Témoignages brazzavillois

Témoignage : la vie d’une française à Brazzaville

 

Je suis venue m’installer à Brazzaville pour plusieurs raisons. Des raisons familiales d’abord, puisque mon mari est congolais. Des raisons personnelles ensuite : partir pour l’Afrique, pensais-je à l’époque très naïvement, était pour moi un moyen de participer à un effort nécessaire envers les pays pauvres. Il faut dire aussi que je me sentais de moins en moins en phase avec la société qui m’avait vu naître. La culture de l’argent, de la réussite, le matérialisme poussé à l’extrême cadraient mal avec les valeurs plus traditionnelles que j’avais fait miennes. Raisons professionnelles enfin : j’avais compris, en achevant mes études supérieures, que la période qui commençait en France correspondait à un « verrouillage » du système social et qu’il serait difficile pour moi, née dans la classe moyenne, de monter dans une société de plus en plus fermée, de plus en plus hiérarchisée, où les ‘pistons’ et autres ‘renvois d’ascenseur’ devenaient d’une si grande banalité. 

Bref, nous avons déménagé. Les premiers mois furent absolument affreux. Je découvris un pays sortant de guerre mais je compris vite que ce n’était pas les destructions des bâtiments qui donnaient à la ville sa laideur, c’était l’insalubrité, le manque de soin généralisé. J’en éprouvai un sentiment d’asphyxie que j’essayais de dépasser en marchant longtemps : j’étais persuadée qu’au bout de ces ruelles crasseuses, il y aurait bien un espace de paix, de netteté… en vain. Et pour des raisons de sécurité, il m’était impossible de sortir de la ville, de découvrir les paysages majestueux du Congo.

Bizarrement, ce sentiment d’accablement m’a quitté le jour où j’ai du fuir ma maison, seule avec mes enfants suite à un assaut des milices rebelles au pouvoir. J’avais entendu de nombreux témoignages sur la guerre civile qui n’était pas achevée et j’avais l’impression de vivre ces récits. J’eus peur pour ma vie, celle de mes enfants, pour ma maison, pour mes biens. Je passai des heures à entendre des déflagrations, des coups de canons. Je fus recueillie par des parents de mon mari puis nous regagnâmes notre maison, laissée intacte ; et mon mari, qui malencontreusement était à l’étranger le jour de l’attaque, revint. Tout rentra dans l’ordre mais je gardais de ces quelques jours l’envie de me battre pour cette ville, pour ces gens, qui reprenaient peu à peu eux aussi leur train-train. Nous avions vécu quelque chose ensemble, de fort et de banal à la fois, de triste et de merveilleux car les belles âmes s’étaient découvertes, si humbles et secrètes à l’accoutumé, dévoilant, à moi l’étrangère, un nouveau visage de Brazzaville.

Les crapules aussi furent démasquées : les pilleurs, les malveillants, les haineux, les cupides, ceux qui attendent la faiblesse d’autrui pour s’en réjouir ou s’accaparer leurs biens. Bref, ce fut également pour moi l’expérience de la lâcheté ordinaire.

 

Progressivement, la vie à Brazzaville s’est apaisée. J’ai appris à vivre comme une congolaise, et à exprimer, le matin en allant au travail, cette moue renfrognée aux yeux inexpressifs qui saisit, dans tous les pays du monde, les visages des gens tranquilles qui vont s’acquitter de leurs occupations quotidiennes. Mais il m’a bien fallu quatre années pour voir disparaître cette déchirure intérieure qui me saisissait quand je pensais à mon pays, la France. Comment pouvais-je renoncer à ce pays que j’aimais tant alors que les mois passés au Congo me le rendaient toujours plus lointain ?

 

Aujourd’hui, ce qui me manque, c’est de ne pas avoir d’amies, je veux dire d’amies avec lesquelles une compréhension totale puisse exister. Les femmes congolaises ne saisissent pas ma culture et moi, je les écoute toujours un peu, comme des conteuses, sans jamais arriver à participer au fond à leurs émotions. C’est ce que certains appellent la distance culturelle, je crois.  En outre, je me lierais plus facilement d’amitié avec des femmes simples, des femmes du peuple : nous avons en commun la nécessité du travail, la gestion raisonnée de notre temps, de notre budget et la proximité avec la nature. Mais je ferais preuve d’une hypocrisie bien française si je pensais que nous pourrions être des égales: leur niveau économique n’est pas le mien et leurs problèmes ne sont pas les miens ;  finalement, nous ne pouvons pas vraiment nous comprendre. Quant aux femmes riches ou qui ont fait des études, je ne peux absolument pas les fréquenter tant nos valeurs sont éloignées. Je les trouve, pour la plupart, orgueilleuses et méprisantes, préoccupées par des futilités comme leurs toilettes ou la préparation de leurs voyages et le faible soin qu’elles portent parfois à leurs enfants me scandalise.

On m’a souvent demandé, dans ma famille ou dans le milieu européen, s’il n’était pas trop difficile de vivre avec un Congolais au Congo. Il est bien évident que la question de la mixité dans un couple fait toujours l’objet de beaucoup de curiosités. A l’inverse, beaucoup de Congolais posent la même question à mon mari : « et avec ta femme, c’est pas trop dur ? »

En fait un couple mixte vit et survit selon les mêmes règles qu’un couple non mixte : l’amour, le respect de l’autre, les valeurs et les projets communs et surtout l’assurance qu’une famille est un ensemble inséparable sur lequel se construit et se perfectionne la personnalité de chacun de ses membres. Si je suis venue m’installer au Congo et que j’y suis restée, c’est parce que ces règles ont continué à présider à notre existence. Si beaucoup de couples mixtes échouent, c’est souvent parce qu’une ou plusieurs de ces règles disparaît. Par exemple au Congo, on voit éclater des divorces quand le conjoint congolais (femme ou homme) ne reconnaît plus dans sa famille conjugale ce bloc inséparable dans lequel il bâtit sa vie. Peu à peu, il mène une vie quasi- personnelle, ou alors il va former avec sa famille génétique ce bloc intouchable sans y intégrer son/sa conjoint(e) et ses enfants.

Mais il y a une autre difficulté auquel est confronté un couple mixte, et cela n’a d’ailleurs rien à voir avec la race ou la nationalité : c’est la différence sociale. En ce sens, tous les couples dont les conjoints sont de groupes sociaux différents sont des couples mixtes. L’éducation ‘ à la française ‘, sous l’apparence de la liberté, est une éducation stricte, où les règles sont partout : dans la durée du sommeil, dans le nombre d’heures de travail, dans l’intensité du travail, dans les positions du corps, les règles diététiques, les plages de loisir… Toute journée ‘mal réglée ‘ doit être justifiée et rattrapée le lendemain… Au Congo, ces règles sont fluctuantes ou alors… elles n’existent pas. Or ce sont ces règles, aussi contraignantes qu’elles puissent être, qui nous permettent de nous améliorer, de nous élever, de progresser. Il faut donc trouver en soi-même suffisamment de force pour refuser de se laisser aller dans une vie ‘ mal réglée ‘ voire ‘ déréglée’ ; et c’est d’autant plus difficile qu’il n’y a personne pour vous rappeler à ces règles si structurantes.

 

J’ai beaucoup d’affection pour les Congolais en général et pour ce pays dont je n’oublie jamais qu’il m’accueille. J’admire chez les Congolais un certain nombre de valeurs : leur amour des enfants, leur profond respect pour la famille et l’être humain en général. J’admire aussi leur détermination : quand ils ont investi un domaine, ils s’y consacrent entièrement et ils seraient certainement des génies dans de nombreux endroits s’ils étaient un peu mieux encouragés. J’aime leur sens de l’élégance, la nourriture et bien entendu leur cadre de vie merveilleux, paradisiaque. Ils n’ont pas peur de voyager et font des efforts que je trouve extraordinaires pour faire de longs parcours. 

Ces qualités me paraissent incroyables quand on les met dans une perspective historique : comment un peuple qui a subi de si lourdes défaites, de si inhumaines humiliations peut-il encore exprimer de si hautes qualités humaines ? Ainsi j’admire leur sens du rire, thérapeutique et prophylactique, et leur spiritualité. Ce sont peut-être ces forces qui leur permettent de surmonter l’injustice et les drames du quotidien.

Malgré cet attachement personnel au Congolais et au Congo, je ressens très souvent une gêne dans mes relations interpersonnelles. Cette gêne est d’abord due à la différence de niveau de vie. J’essaie, et c’est un combat de chaque jour, de maintenir ou d’améliorer un niveau de vie conforme à celui que j’ai toujours connu dans mon pays. Pour moi, pour mes enfants,  ce serait une sorte de déchéance que de voir mon standing s’abaisser. Je crois que c’est un raisonnement universellement partagé. Mais il est bien évident que ce niveau de vie est très au-dessus de la moyenne au Congo. Cette inégalité me culpabilise et me révolte. Je comprends parfaitement les réactions de violence qui saisissent certaines personnes sur mon passage ou dans mon dos. Je crois même que je les approuve. Pourtant, pour survivre ou vivre en paix, je dois les empêcher. Ainsi, j’ai appris à composer un personnage odieux que je dois jouer : m’imposer par la force (les signes extérieurs d’une haute position sociale), l’indifférence et le mépris. Ce sont des attitudes qui impressionnent les gens ordinaires, qui ne peuvent qu’hésiter avant de vouloir me mettre à l’épreuve.

 

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